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ERIC SANSONNENS: en mots


L'esprit ne se satisfait pas du vide. Et pas plus du désordre. En cela, il a tort.

Au XVIIème siècle, alors que le microscope donnait enfin accès à la nature cachée des choses, les scientifiques s'appliquèrent fiévreusement à découvrir l'objet le plus petit possible, l'unité minimale à partir de laquelle tout le monde serait composé. Ils l'imaginaient sous la forme du point d'Euclide (un vieux Grec qui fabriqua des lignes avec ses points, et un plan avec ses lignes pour donner les bases de la géométrie). C'était un modèle alléchant parce qu'il était pur, propre, mathématique.

Mais plus la vision humaine s'aventura dans le détail, plus l'objet de la vision, bien loin de se réduire à une forme simple, semblait se déstructurer. Il se décomposait en un amas de plus en plus complexe, irrationnel et incompréhensible. Les chercheurs ont dirigé leurs microscopes sur la pointe d'une aiguille, qui est à première vue lisse et pointue. Cette dernière s'est avérée rugueuse, plate et de composition hétérogène. Remise en cause de ce qui semblait évident. Perplexité. Les scientifiques se trouvèrent face à une apparente anarchie, laquelle amplifiait à mesure que l'observateur plongeait dans l'invisible. Aujourd'hui encore, leur travail est de décoder cette infernale mélasse produite par les progrès de l'optique.

Il me semble que l'on peut appliquer le même phénomène aux oeuvres d'Éric Sansonnens, mais bien entendu à une autre échelle. Prenez donc le temps d'observer un arbre à une distance conséquente. Placez vous à cent mètre d'un bouleau et il vous apparaîtra, à l'instar de l'aiguille à l’œil nu, régulier, lisse et uniforme. Mais plus vos pas vous approcherons de l'arbre, plus l'apparente régularité se décomposera en une réalité complexe. Et vous pouvez continuer le mouvement, l'irrationnel semblera prendre le dessus sur les formes géométriques définies et les couleurs uniformes. Mais tous les progrès de l'optique se heurtent néanmoins à une difficulté d'importance : l'oeil ne peut pas traverser la surface de la matière. C'est là que la sculpture entre en scène.

L'oeuvre d'Éric Sansonnens permet de faire plus qu'observer la complexité apparente de la matière, elle permet de la pénétrer en profondeur, de scruter l'origine de l'anarchie, de creuser l'essence de la matière.

Il se trouve que l'art a aussi, comme la science, cherché la forme ultime, la perfection absolue et l'harmonie parfaite. Mais est-ce là vraiment sa vocation ? Pourquoi, dans ce cas, ne pas exposer des sphères dans toutes les galeries ? Au niveau des proportions et de l'harmonie, il est difficile de rivaliser avec une sphère .

Mais ce n'est pas cela qui importe aux amateurs d'art. Entre autres choses, ces derniers sont attentifs à la médiation de l'artiste. Monet ne disait-il pas qu'il faut peindre le monde non pas comme il est, mais comme on le voit ? De même, l'art peut se déconnecter d'une vision simpliste et se diriger vers les méandres de la conscience, de la sensibilité du créateur, lesquelles sont au moins aussi tortueuses que les premières visions au microscope des scientifiques. Cette médiation peut laisser perplexe. Comme le travail d'Éric Sansonnens . Du moins si l’on se met en tête d’y chercher une cohérence géométrique.

Devant une de ses pièces, je me sens comme l'enfant qui venait, jour après jour, observer silencieusement le travail d'un sculpteur sur un gros bloc de marbre brut. Il a vu toutes les transformations de la matière et suivi religieusement tous les gestes de l'artiste jusqu'au dernier coup de chiffon. L'ultime finition achevée, le sculpteur, épuisé mais ému par la pugnacité du gamin, s'en vient le trouver :
- Alors, qu'en dis-tu ? Sans répondre, l'enfant tourne autour de la pièce, pensif. Il fronce les sourcils et l'artiste, interloqué, lui repose la question : - Tu trouves ça beau ? L'enfant touche le marbre, lève sur le sculpteur des yeux scrutateurs et demande : - Comment tu savais qu'il y avait un cheval caché dans la pierre ? Et bien moi, je suis comme l'enfant. Comment Éric savait-il que dans un tronc d'arbre il allait pouvoir trouver de pareilles formes ? Est-il devin ? A-t-il voulu composer un cheval ? Est-ce une vision du monde? Une allégorie de la joie ? De la tristesse ? De la beauté ? Pour tenter de le comprendre, mieux vaut y regarder d'un peu plus près, en commençant par observer le processus de création qui anime l'artiste.

Avant tout, Éric choisit sa pièce. L'arbre qu'il utilise pour créer n'est jamais arraché à ses racines, mais sélectionné parmi des troncs déjà coupés. Lorsque le choix est effectué, le sculpteur prend le temps de parcourir le bois. Il en explore les structures, éprouve ses résistances, en repère les faiblesses. C'est seulement après qu'il peut commencer son oeuvre et offrir une seconde vie à un végétal destiné à être brûlé. De son premier métier de menuisier, Éric a conservé le respect absolu de la matière première.

Puis, quand il s'agit de commencer à sculpter la pièce, une dualité s'impose à l'artiste qui doit réussir à gérer deux réalités antinomiques. Il doit à la fois rester à l'écoute de ce qui l'entoure, sensible et attentif à ce qu'il ressent mais ce faisant il combat le bois à la tronçonneuse. L'outil requiert une concentration sans faille, le moindre faux-pas étant rédhibitoire. De plus, l'assourdissant vacarme qu'elle engendre renforce l'isolement de l'artiste, lequel se retrouve en tête à tête avec la matière, seul au monde, loin du calme d'un atelier d'aquarellistes.

Lorsqu'un pur produit de la nature (un homme) traduit dans son langage les oeuvres de la nature, l'exercice est d'ordre à donner le vertige. L'observation attentive des sculptures peut en effet emporter le spectateur très haut, dans des sphères d'émotions et de réflexions interpelantes. Et ce qui porte très haut risque de faire tomber très bas ; c'est là l'incontournable réalité condamnant le sculpteur.

Petit à petit, des structures abstraites surgissent du bois. L'art est imitation de la nature, mais à travers le prisme de la perception de l'artiste. L'art d'Éric Sansonnens nous propose un pont entre les structures complexes du bois et l'inconscient de l'homme, lequel a scruté ses émotions pour faire émerger des formes élémentaires. Et il propose au spectateur un accès direct à son univers, sans aucun renfort d'explications externes. Il donne à voir une vision de la réalité sans faire l'effort de la simplifier pour satisfaire notre esprit.

Au final, les sculptures, ces pièces en équilibre précaire qui semblent défier les lois de la physique, font imperceptiblement penser à l'homme se débattant dans un environnement hostile. La fragilité de la condition humaine transpire du bois sous toutes ses formes. Il est impossible de percevoir toute l'étendue de la complexité architecturale des sculptures. Comme si elles étaient des entités organiques, elles ne donnent à voir à l'observateur qu'une seule de leurs facettes à la fois, exprimant par là l'incomplétude du regard que l'on peut porter sur le monde, sur les autres. La richesse du bois ne se laisse pas réduire, pas plus que nous.

Peut-être que l'art d'Éric synthétise les deux métiers exercés dans son passé. Il fut menuisier, puis éducateur. Maintenant, il creuse dans la chair des arbres pour assouvir le besoin primaire de distinguer ce qui se cache sous l'aspect extérieur, comme pour tenter d'exorciser la réalité : il est impossible de le faire avec des être humains. Alors la réaction de l'artiste est viscérale, il tente de briser l'écorce opaque qui enrobe le monde. Les formes squelettiques, décharnées, torsadées, torturées témoignent de la ferveur qui accompagne ce geste sans cesse recommencé et ouvrent au spectateur attentif un monde harmonieux, lisse et aérien. Peut-être...

Thomas Sansonnens, octobre 2010





* Eric Sansonnens
Petit Bois 24
1727 Corpataux (CH)
* Né le 6 février 1968 à Fribourg (Suisse)
Téléphone: +41 (0)79 595 60 42